Anges et Démons selon Karl Jung, et mécanique des psychoses de masses

L’homme moderne est aveugle au fait qu’avec toute sa rationalité et son efficacité, il est possédé par des puissances qui le dépassent. Les dieux et les démons n’ont pas du tout disparu. Ils ont simplement changé de nom. Pendant des millénaires, dans des cultures à travers le monde, hommes et femmes ont cru à l’existence des démons et ont considéré la possession par de telles forces comme un risque permanent. La plupart des cultures ont développé des pratiques et des rituels pour se prémunir contre la possession démoniaque et pour exorciser les individus possédés. De nos jours, nous nous considérons comme plus éclairés et voyons la possession démoniaque comme une croyance superstitieuse d’une époque révolue. Dans cette vidéo, nous explorons pourquoi le psychiatre suisse Carl Jung considérait cette vision comme erronée.

Les démons qui ont semé le chaos chez nos ancêtres sont toujours parmi nous aujourd’hui. Ils continuent de nous posséder, de nous pousser à l’erreur et à des actes mauvais. Comme l’écrit Jung :

Pour comprendre comment notre conception du démoniaque a évolué et pourquoi nous le voyons comme une superstition alors que nos ancêtres le considéraient comme réel, nous devons explorer une caractéristique fondamentale de l’esprit primitif : la participation mystique. La participation mystique est un concept introduit par le philosophe français Lucien Lévy-Bruhl au début du XXe siècle pour décrire la manière dont l’homme primitif ne distinguait pas nettement le monde intérieur de la psyché et le monde extérieur de l’environnement. Cet état psychologique résultait d’un haut degré d’inconscience. L’homme primitif, en d’autres termes, avançait dans la vie en s’appuyant fortement sur l’instinct et l’intuition. Lorsque des éléments de l’inconscient remontaient vers la conscience, il les projetait sur le monde naturel, son ego étant trop peu développé pour les intégrer à son identité.

Ces projections animaient la nature : plantes, animaux, rochers, rivières et océans, ainsi que le feu, le vent, le tonnerre et la foudre, étaient investis d’intention et d’agentivité humaines. La participation mystique liait psychologiquement l’homme primitif à la nature. Comme l’explique Jung, il s’agit du vaste résidu indifférencié entre sujet et objet. Lorsqu’il n’y a pas conscience de leur différence, une identité inconsciente prévaut : l’inconscient est projeté dans l’objet, et l’objet est introjecté dans le sujet. Les plantes et les animaux se comportent alors comme des êtres humains ; les humains sont en même temps des animaux ; tout est vivant, peuplé de fantômes et de dieux.

La psyché étant composée d’opposés — bien et mal, lumière et obscurité, création et destruction — les projections animaient la nature de forces bienveillantes et malveillantes. Les forces lumineuses devenaient des dieux protecteurs, des esprits guides, des fées. Les forces sombres devenaient des esprits maléfiques, des dieux en colère ou des démons. Aujourd’hui, écrit Jung, nous pouvons à peine imaginer un tel état d’esprit.

Au fil des millénaires, la psyché humaine s’est profondément transformée. Nous sommes devenus plus conscients de nous-mêmes, ce qui a creusé un fossé entre sujet et objet. Nous avons retiré nos projections et quitté l’état de participation mystique. Lorsque nous avons cessé d’utiliser la nature comme réceptacle de nos projections, nous avons refoulé ces énergies psychiques en nous-mêmes. La nature s’est « désanimée ». Mais, comme l’écrit Jung, les démons ne se sont pas évanouis : ils ont simplement pris une autre forme. Ils sont devenus des forces psychiques inconscientes.

Selon Jung, en retirant nos projections, nous n’avons pas éliminé le démoniaque ; nous avons accru son danger. Car l’homme primitif, au moins, était conscient de ces forces et développait des pratiques religieuses ou chamaniques pour les contenir. En les internalisant, nous les avons refoulées plus profondément dans l’inconscient et avons nié leur existence. Or, plus quelque chose est refoulé, plus cela devient dangereux.

Lorsque les démons ne purent plus habiter les rochers, les forêts et les rivières, ils trouvèrent refuge en l’être humain, lieu infiniment plus dangereux. Un rocher frappe rarement une hutte ; une rivière déborde occasionnellement. Mais un homme possédé par un démon ne s’en aperçoit pas : il met son intelligence et sa ruse au service de son maître inconscient, amplifiant sa puissance au centuple.

Cette vulnérabilité apparaît particulièrement chez ceux qui détiennent un pouvoir politique immense. L’autorité sans vertu morale favorise l’inflation psychologique — ce que Jung appelle le complexe de Dieu. L’individu se croit omnipotent et supérieur aux masses. Cette inflation entraîne exagération, illusion, perte de liberté intérieure. Or, la psyché étant autorégulatrice, une attitude consciente trop unilatérale déclenche une réaction compensatoire de l’inconscient. Cette contre-attaque active les forces d’ombre, de destruction et de perversion, pouvant conduire à la possession démoniaque.

Nous avons peut-être perdu la peur superstitieuse des esprits, écrit Jung, mais nous sommes saisis d’effroi devant des hommes possédés qui commettent des actes terrifiants, même s’ils se croient des surhommes.

Les masses ne sont pas immunisées. Lorsque des forces destructrices remontent vers la conscience, beaucoup refusent d’admettre qu’elles résident en eux. Alors, ils projettent ces forces — non plus sur la nature, mais sur d’autres personnes : voisins, étrangers, immigrés, groupes ethniques ou partis politiques. Ces « autres » deviennent l’écran sur lequel nous projetons notre propre ombre. Nous croyons alors qu’il est moralement justifié de leur nuire pour éliminer le mal, alors qu’en réalité, nous contribuons à sa propagation.

Comme l’écrit Jung :

Dans le contexte actuel, il est important de comprendre ces mécanismes, pour éviter d’être nous-mêmes « possédés ».

Vidéo originale

Table des matières

Vous êtes notre indépendance
Autres articles